Lucien Guérinel .

À l’heure où s’ouvre à Marseille la 10e Biennale internationale de Quintette à vent (du 16 nov au 23 janv pour 8 concerts et 3 classes de maîtres), paraît un disque généreux qui met en valeur des talents qu’on connait bien dans la région.

Le Quintette à vent de Marseille constitué de Thomas Saulet (flûte), Bernard Giraud (hautbois), Daniel Paloyan (clarinette), Frédéric Baron (basson) et Didier Huot (cor), mais aussi la pianiste Clara Kastler, Jean-François Héron (récitant) et le baryton Jean Vendassi,  rend un hommage mérité au compositeur méridional Lucien Guérinel (né en 1930) avec Six bagatelles (1971), Le baiser de la mésange (2007) d’après Roman de Renart, «autre chose que le jour» (2002) sur des poèmes de Boris Vian et Médiatissées (2008).

C’est un panorama, en raccourci, d’une œuvre encore trop confidentielle, riche de près de 120 opus, mariant un modernisme de facture, des couleurs et styles multiples, ni exclusifs ou excluant, évoluant avec le temps vers une épure des formes où la dissonance et le lyrisme, le geste vocal primordial, l’écriture instrumentale fonctionnant par touches quasi-picturales, l’humour, l’étrangeté et la poésie constituent un langage propre.

JACQUES FRESCHEL

Novembre 2013

CD Triton TRI331187
www.disques-triton.com

 

... la poésie, le paysage sonore, les contrastes de mouvements et de coloris ainsi que le caractère, tour à tour agressif et énergique ou méditatif et intériorisé de cette musique si personnelle témoignant d'un grand pouvoir d'invention.

(Edith Weber, L'Education mMusicale, juin 2015)

  Mystère, lyrisme, fragilité, vitalité organique. Telles sont les qualités les plus saillantes de la musique de Lucien Guérinel, celles qui font que l'oreille  et la sensibilité s'y attachent immédiatement. Une musique qui parle, ce n'est pas si courant [ ... ]   

(Gérard Condé, Diapason, 2015)

 

….Guérinel est un poète, un homme de culture et de goût. La noblesse de sa pensée s’affiche à chaque instant dans ses œuvres, tout comme sa haute exigence intellectuelle – ce qui rend ce qu’il écrit extrêmement dense.

(Jean Gallois, Petites Affiches, 1998)

….l’écriture de Lucien Guérinel, si elle est dépourvue de toute agressivité, si elle se place dans la continuité de la tradition, n’en est pas moins moderne en ce sens qu’elle est au-delà de tout académisme.

(Michel Philippot, Répertoire, 1988)

Lucien Guérinel n’a jamais sacrifié sa personnalité exigeante et solitaire aux courants de la mode. Les techniques vocales d’aujourd’hui ne lui sont pas étrangères, mais il les met au service d’une rigueur poétique, d’un lyrisme épuré, d’une expression où se rencontrent, grâce à un sens inné chez lui des justes proportions, sobriété et intensité.

(Jean Roy, Monde de la Musique, 1995)

….paradoxes d’une nature profondément passionnée, à la fois impétueuse et amoureuse de l’ordre, ardente et pessimiste. Une double face sans la moindre duplicité qui anime l’esprit d’une forme.

Celle d’une musique avant tout écrite, mais qui croit à la gravité comme à l’envol. A la dignité de sa fonction. Pas d’éclats tonitruants et aucun message qui la lesterait. La probité du savoir-faire, son intransigeance dans une facture souvent complexe qui pour rien au monde n’abaisserait l’expression, suffiront. Un autre visage de l’engagement.

(Georges Gallician, Résonance Contemporaine, 2000)

« La parole échouée » ne l’est pas pour tout le monde et ce n’est pas d’une épave de mots qu’il s’agit mais d’une véritable recherche au niveau du langage. D’autres poèmes viendront avec peut-être plus de simplicité ; mais l’essentiel déjà nourrit l’œuvre sans lui retirer sa spontanéité, à l’écoute de la vie :

              « l’aube hésite entre l’étoile et l’homme »

              « sur la grève un oiseau exécute la nuit »

(Joseph Reis, Europe, Sorbonne, 1970)

La mise en musique des poèmes d’Eugenio Montale et de Pierre-Jean Jouve, outre qu’elle révèle chez Guérinel l’importance déterminante de l’inspiration poétique ou littéraire, sonne assez comme le travail d’Ohana sur Garcia Lorca. Le parlé-chanté, ,les mots, à, peine relevés par un rythme des lignes sans cassure, constituent leurs fonds commun d’expression.

Mais le travail de Lucien Guérinel se distingue de celui d’Ohana en ce qu’il use parfois de procédés qui évoquent l’électroacoustique, comme la boucle ou la superposition, phénomènes peu courus dans les partitions vocales. L’invention dans la scansion, quand les voix semblent ramper rapidement, quand les couches se multiplient brièvement, quand l’harmonie et les lignes mélodiques se contrarient pour donner une impression de mouvement inefficace, d’un sur-place vain, voilà ce qui appartient en propre à cet étrange compositeur. Le travail instrumental qui s’ajoute aux quatre derniers poèmes de l’enregistrement semble en comparaison moins fort, moins déterminant. Mais le tout demeure un belle découverte, austère et mystique.

(Christian Leblé, Libération, 1995)

Quelle intensité ! Quel lyrisme sans grandiloquence ! une véritable épure poétique dans ces chants marmoréens (et tout particulièrement pour les Poèmes d’Eugenio Montale où les douze voix a capella témoignent du plus exact équilibre).

( Le Guide du Compact, Editions Marabout, F.L., pour le CD des Œuvres vocales, Musicatreize, Roland Hayrabedian, Lyrinx, CD  DE L’ANNEE, 1997)

…pas de tremblement de terre, mais un quart d’heure d’une superbe écriture française bien architecturée, éclairée par une grande variété de couleurs et de rythmes, pour aboutir au dépouillement montéverdien du dernier fragment

(Jacques Doucelin, Le Figaro, à propos des Sept fragments d’Archiloque,au Festival Estival de Paris, 1990)

Ces beaux poèmes qui nous plongent dans les « remous noirs » de la vie s’élèvent jusqu’au feu pur de l’amour et du langage. Les mots sous nos yeux dansent et tissent la tapisserie d’un lieu « d’invincible médiation ». Il peut « neiger du malheur », le poète est arrivé à cet état de désappropriation qui lui fait clore provisoirement son chemin (destin) par un texte d’une belle venue où, tel Mallarmé, Guérinel pourrait écrire que l’univers de son poème c’est moi, « Moi, projeté absolu ».

            « Gravir la mort avec un seul visage

            vers une âme bleue qui attendait nos pas

            entendre le dernier caillou gémir

            contre les parois de notre sang déserté

            et délivrer d’un sourire inconnu

            la laine du chemin où nous distancerons la mort. »

(Joseph Paul Schneider, sur « La sentence nue », Perspectives, du Luxemburger Wort, 1973)

….Mouvements lents, couleurs qui paraissent disparaître au moment même d’être produites, tout mène vers une musique sévère, sombre, réfléchie et finalement puissante dans sa retenue.  […] …partitions dont même une montée impressionnante vers l’aigu (Strophe 21) ne mène qu’aux cieux en pluie. Mélancoliques s’abstenir.

(Elisabeth Sikora, Diapason, 1988)

Le Trio n°1, de 1991, composé en 5 mouvements, convoque l’imagination de l’auditeur pour surmonter l’obstacle de la nature matérielle des mots (ou des sons) en cernant l’idée pure par un jeu de significations, de couleurs et de sonorités. [ ... ] Cette lecture musicale nous donne l’impression de réaliser un formidable voyage entre littérature et musique et la sensation que le temps se fige pour nous faire pénétrer une tout autre dimension.

Le Trio n°2, écrit en 2003, forme comme le Trio n°1 une suite, mais en 9 mouvements où le compositeur essaie de pointer l’agonie de nos civilisations et les manifestations par lesquelles elle est perceptible : intolérance, obscurantisme, diktats en tous genres, etc. Oeuvre dense et poignante inspirée des événements tragiques du 11 septembre 2001.

(Christophe Le Gall, ResMusica, mai 2009)

…Beauté des palpitations orchestrales, beauté poignante des interventions du chœur omniprésent et que Lucien Guérinel utilise en grand effectif avec une science à couper le souffle, et effectifs réduits, voire solistes, pour chanter, psalmodier ou dire le texte. C’est dans cette alternance de la voix chantée ou parlée, librement ou avec scansions fixées sur le papier à musique, que le compositeur nous prend par la main…

(Gabriel Vialle, La Marseillaise, sur Les sept  portes, poème d’Yves Namur, 1998)

La musique de Lucien Guérinel se situe en marge des courants de la modernité pure (et dure) aussi bien que de tout mouvement « néo » ou « simili ancien ». Musique expressive, certes, tonale, quoique d’une tonalité élargie parfois à l’extrême, audible dès la première écoute, elle est surtout personnelle. [...] Dans les deux Trios, la structure comprend une suite de mouvements souvent brefs mais qui développent tous un climat singulier, en liaison avec les poèmes dans le premier, ou avec les attentats du 11 septembre dans le second, intitulé Les nouvelles saisons. Ce genre d’hommage est souvent risqué mais le compositeur déjoue les pîèges de l’émotion d’actualité par un discours sobre et concentré, plus soucieux d’agencement des formes que de la transposition directe de l’émotion.

(Jacques Bonnaure, Classica, juin 2009)

... le troisième mouvement (Trio n°1), lent, fascinant, voire hypnotisant, illustre exactement son titre – fabuleusement choisi pour lui : « Clarté de songe ». Les tenues de cordes sont alors comme d’apocalyptiques évidences venant à l’esprit du dormeur. On dirait que le compositeur – et dès lors les interprètes – ne sont jamais meilleurs que dans les mouvements appesantis, chargés d’un programme subtil, mystérieux, éventuellement triste. »

(Jacques Amblard, Le Monde de la musique, mars 2009)

…d’une insatiable curiosité en direction de la photographie, du cinéma, de la peinture, de la poésie. Production rare et hautaine : pièces vocales, quatuors…peu d’orchestre mais tout de même des musiques de scène et une comédie (sans y changer un mot : le Molière du Mariage forcé !). Il était nécessaire que ce créateur hors normes s’exprimât aujourd’hui avec la hauteur de vue qui est la sienne, sa morale ouverte, ses distances tant esthétiques que politiques : exemple météorique d’un solitaire qui ne lâche pas.

(Marcel Marnat, pour Le lac et le bosquet, entretiens, avec Jean Roy, Cig’Art Edition, 2006)