Lucien Guérinel .

Extraits de Marginales (inédit)

 

La formule appauvrit une société comme telle culture unique, pratiquée à l’excès, essouffle les sols. Elle est la fosse commune d’une langue, d’une pensée, d’un foisonnement. (1992)

 

Dans la tribune, le monde attend toujours de voir au moins mourir le taureau sous le doigt de l’artiste. L’affaissement est sa principale gourmandise. A distance, qu’il est bon de se laisser aller, en plein cœur de la mort, à la douce ivresse du divertissement, dans la pure épargne de soi-même.

Dans la poussière où s’éteignent les autres, notre morale s’assouvit pleinement, moirée de compassion. Elle va jusqu’à porter le baldaquin, pour se faire les muscles après tant de désoeuvrement, et s’en faire une visière, contre le soleil trop ardent.

 

La création n’est-elle pas le combat le plus avéré contre la mort, à qui elle ose donner ce baiser –qu’elle ne mérite pas ? (1990)

 

Que ne pressent le temps qui n’ait l’odeur de la charogne ? Les hommes sont les charognards de leurs propres victimes. La hyène a presque l’allure d’une gazelle, sur mon livre d’images, et je mettrais ma tête dans la gueule d’un lion qui baille.

 

Mise en scène. On sait l’importance qu’a prise de nos jours la mise en scène à l’opéra. Elle prévaut. On disait naguère la Carmen de tel chef, on dit maintenant la Carmen de tel metteur en scène. Comme au cinéma, où le nom de l’auteur n’a aucune importance –perdu  dans le générique parmi les maquilleuses. Tout cela a été dit et redit.

Si j’en parle, un peu, c’est pour confesser seulement ce qui me frappe : tous les créateurs –annoncés comme tels et qui se prétendent tels –se mettent en scène. Qu’ils soient interviewés, qu’ils écrivent, ce qui est la même chose, la revue, le livre n’étant qu’un autre micro avancé, ils composent avec eux-mêmes, sur eux-mêmes. Inflexions, silences, sauts et ressauts, gestes, éclats, paraboles, sentences, tout passe sur cet écran de leur vie intérieure et s’échappe bêtement sur la place publique devant des parterres médusés, admiratifs, béats, comme emportés par l’apesanteur de leur consentement. Epouvantails sur lesquels viendraient se jucher les moineaux, ils écartent le vent et s’inscrivent au registre de l’histoire, qu’ils ont vidé préalablement de la plupart des histrions qui l’avaient inopportunément sillonnée. Les calepins noircissent à l’entour et grossissent les eaux tumultueuses de la sainte communication. Le courant passe enfin, cautérisant les vieilles verrues de la société dite de cour –la société tout court, en somme –au profit de l’ultime germination, du dépouillement absolu, de l’intelligence au cou d’haltérophile. L’épaulé-jeté de ces diables-là abolit le temps : car ils n’ont plus besoin de rejeter à leurs pieds ce qu’ils ont eu tant de facilité policée à soulever.

La société de ces géants ne laisse plus place aux besogneux. Il y a des pistes pour ces gens-là, comme il y eut jadis des nègres pour porter les valises. (1987)

 

Cette arrogance encore, chez certains despotes, devant l’imminence de la mort, tel un mouvement de pendule qui continue après qu’elle ait été jetée à terre. Terrifiante habitude, qui défie jusqu’au dernier souffle, comme malgré elle. (Décembre 1989)