Lucien Guérinel .

L’écume vient battre nos lèvres

et retourne au fond du noir silence

tout recommence la neige le ruisseau

l’ombre rêvant des mêmes pierres

et le désir du vent

germes demeurés germes

qui glissent sur nos voix

 

(La parole échouée, Guy Chambelland edit. 1969)

Des jardins tremblent sur l’or tiède de la page

et font passer leurs ombres sur le vol noir des mots.

Le regard s’alourdit l’essaim se brouille

lorsque maîtresse turbulente se déploie

la pluie des archipels réverbérés.

 

(La sentence nue, Guy Chambelland, edit. 1973)

Sous les charpentes du sommeil

l’amoureuse mémoire construit

une légende inoubliable

qui fondra comme un fruit mûr

sous la morsure du réveil

         *

Du fond des eaux remonte une tige

venue d’un ciel noyé

secouée par le vent

mais dont le sang noirci

fait ouvrir une main innocente

sur le grain d’or qui la crucifia.

 

(Acte de présence )

Bleu profond de la haute mer –miroir de la frayeur, de la dépossession de soi, mais encore de l’infini désir.

Cap maintenu, dans la fragilité de l’instant, vers la satiété de toujours.

 

Silences

 

C’est dans l’instant où la saison décline

que la source veut repartager la lumière

les doigts s’incurvent alors comme la lame

d’une charrue et brisent la première motte.

 

Il y a toujours une herbe sous le caillou

toujours un frisson sous le songe.

 

Pour desceller le mot englouti dans la pierre

la seule patience du vent

le feu sans âge où tourbillonne l’infini

-- ce geste simple

qui dénoue le corsage des fleurs

et surprend l’ombre où s’ordonnait l’impossible.

 

Que fait cette herbe au milieu du chemin ?

Que fait cette herbe

sinon braver la rupture

sinon trahir une exigence de clarté .

 

Mouvement 60 (à la mémoire de Louis Saguer)

 

Chaque ombre épargne ta brûlure

chaque chose grandit

dans la lenteur retrouvée

dans le martèlement si proche

qu’il traverse notre sang

 

la nuit ouvre ses portes

sur les terrasses désertées

un pas y résonne très clair

pour suspendre aux étoiles

ce feu d’un autre voyage

 

l’ombre plus lente à présent

dessine sur le vieux dallage

les rameaux de ma mémoire

que j’irai cueillir demain

quand chaque chose aura grandi

 

dans l’intervalle apaisé

où toutes les rumeurs du monde

ont fait glisser leur chant

un geste encore se suspend

semant dans la nuit ses flocons

 

neige épargnée au creux des terres

sur laquelle le premier vent

mêlera les fruits épars

que j’irai cueillir demain

quand les choses auront grandi

 

Le monde est bleu

 

Le monde est bleu le soir

quand la clarté s’affaisse

au-delà des ravins

tous les bleus de la mort

s’accrochent aux collines

comme un manteau sur des épaules

un dernier cri traverse nos paupières

nous buvons l’eau qui glisse entre les arbres

et la lumière fond entre nos doigts

les ombres longues des pierres

désignent le matin

où nous prendrons dans le chemin

un destin reposé.